Ikaria – Grimpe en zone bleue#2

Alexandros et Jason étaient repartis quelques jours avant nous d’Ikaria. Du tarmac de l’aérodrome il m’écrivait : “I’m almost crying, I dont want to leave, this place is amazing”

La veille de notre départ, assise sur la parapet de notre maison, à regarder le soleil plonger dans la mer, ataxique je me laissais aller aux mêmes sentiments.

Il restait beaucoup à explorer. Notre exploration c’était presque limitée à la linéarité du goudron coulé aux marges d’un ubac végétal et d’un adret minéral, empruntant les routes qui contournaient monts et vallées pour n’y pénétrer que lorsqu’elles y menaient.

Sur cette cote motorisées, les habitations avait trouvé leurs fondations là où le précipice ne menaçait pas trop de, les précipiter dans un bras de leur mer. Comme pour Andrea, notre hôte, pêcheur, qui nous régalait avec les poulpes en sauce qu’il nous offrait, cette mer était nourricière et de subsistance pour beaucoup d’Ikariens. Les pans de montagnes foisonnaient d’arômes issues de plantes qui peu à peu recouvraient des jardins suspendus, potagers sur des terrasses abandonnées.

Alors, non, les Ikariens ne se sont pas mis à abandonner les terrasses, de café et peuvent toujours emprunter sans vergogne aux néerlandais un mot de leur vocabulaire :  “terrassen” (passer des heures assis avec un café ou une bière au soleil).  Par terrasse, je fais référence ici aux lieux de culture, la culture qui élève les plantes et sans doute les âmes de ceux qui s’y courbent pour les aplanir et  les rendre fertiles.

Acmé du mode de vie Ikarien, fait d’effort entre mer et montagne.

C’est en marchant, la corde au cou, vers nos falaises que nous découvrions ces pentes aztéquiennes abandonnées que la lumière rasante de fin de journée rendait antiques alors qu’elles n’avaient été abandonnées qu’il y a quelques dizaine d’années.

Cela dit, à Ikaria, marcher vers les spots de grimpe c’était déjà explorer. Dimitrios et ses amis s’étaient lancés dans l’équipement des falaises de cette île lointaine, avec les moyens et le temps que leur offrait leur vie urbaines lointaines. Spits et goujons étaient tout neufs, encore brillants, renvoyant les rayons du soleil que nous essayions d’éviter, aussi l’étaient les chemins qui y menaient.

Peu ou aucun Ikarien avaient pour habitude d’aller marcher les longs des falaises cachées aux creux des vallées. Parfois, un semblant d’escalier taillé par peut être uniquement par les éléments nous perdait, nous envoyant marcher dans les fougères denses sans jamais retrouver le moindre sentier.

Un soir, au bord de la piscine de l’hôtel qui hébergeait les rencontres de notre festival d’escalade, nous avons passé de longues minutes assis avec Dimitrios, une carte et surtout Google Satelite View sur son téléphone. Un topos nous avait bien été distribué à l’ouverture du festival mais il s’agissait d’un polycopié, un nom de secteur, des noms de voies, quelques voies sans nom, des semblant de quotations, des voies sans cotation… à nous de nous faire une idée à vue, à nous de faire de l’apprentissage de la lecture de rochers une vraie nécessitée.

Comment y aller ? Nous pensions que les coordonnées GSP pourraient nous aider, mais elles n’indiquent que le tracé du vol pour les rupestres, pas vraiment quelle fougère contourner.

Alors le soir, malgré la fatigue de la journée, il fallait mobiliser toutes ses facultés pour mémoriser les indications visualisées sur une vue satellite brouillées et les points de repères données par Dimitrios : un camion bleu abandonné, un barrage qui semble jamais n’avoir retenu d’eau, un arbre, Obelix et Astérix, deux gros blocs encadrant la partie de falaise équipée.

A notre première tentative de rejoindre la falaise sur laquelle des voies semblaient à notre porté nous avons fini perdu dans les fougères, y abandonnant un quelconque esprit d’aventure, faisant demi-tour. Je n’avais pas pris ma machette d’exploratrice avec moi ce jour là, l’expérience Kalymnocienne du serpent m’avait laissé traumatisée.

Sur la route du retour, nous sommes tombés sur un autre secteur, une falaise pas bien large mais d’une grande beauté où s’acharnait un participant du festival, accro, qui grimpait tout ce qu’il trouvait sur son passage. Les quotations de cette falaise nous avaient au départ fait passer notre chemin. Mais la frustration montait avec le sentiment qu’encore une fois la journée de grimpe allait finir avec plus de marche et de voiture que de toucher du rocher. Cette  falaise n’allait pas me regarder de haut très longtemps. Vu du bas le 6B+ digne d’une sculpture Kalymnociene avec ces haricots et tuffas, me paraissait abordable et extrêmement jolie. En France, je n’avais jamais eu l’occasion de grimper sur du rocher de cette forme, vierge ou presque de tout passage, d’une abrasivitée presque immaculée.

Il était déversant, éreintant, mais l’enchaînement des mouvements variés étaient d’une très grande beauté. En opposition, mains sur le haricot grimpant, pieds sur la face opposée du dièdre, il fallait basculer d’un côté ou de l’autre pour aller s’agripper aux réglettes, pivot et lolotte pour se tendre vers les bacs lointains et finalement aller clipper la dernière dégaine, à bout de doigts dans un mouvement technique, sur un relais chaîné peu confortable.

Entre temps, Jason et Alexandros,  deux céfalophodes, très très évolués, avaient émergé de leur journée sur la plage à se remettre de leur bacchanale nocturne, fête de village à laquelle nous ne nous sommes pas rendu. Nous n’avions pas jugé très malin de partir à minuit pour une fete dans un village dans la montagne pour boire du vin et conduire une heure trente dans des zigues-zagues au petit matin.

Après une tentative dans un 6C costaud, nous reprenons alors notre marche pour les rejoindre et grimper sur la falaise la plus accessible, tant au niveau du temps de marche que du niveau des voies. Les voies y sont très très courtes mais le rocher est assez varié, la flemme de ressortir le matos pour de si petites voies et de toute façon le soleil se couche, autant profiter de sa belle lumière et soutenir moralement Alexandros, grimpeur encore peu habitués aux mouvements de falaises.

On avait presque oublié mais aujourd’hui c’était compette, nous étions censés grimper le maximum de voies dans les niveaux les plus durs possibles sans pause au fond du baudrier avant la soirée de remise des récompenses. Aucun point ne fut donc marqué pour nous étant donné que nous avions pendouillé dans nos baudriers durant nos ascensions.

Romain marquera ses seuls points grâce à Alex, qui, ne parvenant pas à atteindre le relais de sa voie lui demanda d’aller rechercher les dégaines qu’il avait clippé au spit et qu’il n’était pas en mesure de récupérer.

Cela lui valu de gagner un kilo de miel et une petite bouteille de vinaigre (ou de vin en fonction des points de vue).

Cette petite voie simple lui suffit à être récompensé tant l’ambiance du festival était éloignée de l’esprit de la gagne, personne ou presque n’avait vu d’intérêt à chercher l’exploit en cette journée d’après fête , de toute façon trop chaude pour trop grimper.

Nous pensions que notre troisième jour aller enfin être celui de la grimpe sur Ikaria. Ayant bien mémorisé les nouvelles informations de Dimitrios pour nous rendre au secteur Magano, Romain et moi sommes partis tôtle matin, ayant laissé la voiture au secteur Droutsoula , partant pour une longue marche vers l’inconnu, “into the wild”.

Cette fois, la camion abandonné est bien là, le barrage à sec également, la falaise approche et un très large pierrier se déroule devant elle. Il faudra sauter de bloc en bloc, escalader et se méfier des instabilités en surveillant toujours de loin que le soleil ne gagne pas trop de surface sur la falaise que nous espérions garder le plus longtemps à l’ombre.

Il n’y avait personne à des kilomètres à la ronde, et voir des spits tout neuf là au milieu de nul part semblait une illusion.

Le rocher s’y présentait en trois strates, le première presque vermiculée, qui semblait bien plus terreuse que rocheuse, labile peut être, et sur laquelle je n’avais pas envie de mettre trop de poids trop longtemps. La seconde, Kalymnocienne avec ses tufas. Et la dernière, irritant même l’épiderme de mes mains calleuses de grimpeuse en bloc.

On ne pouvait pas dire que le rocher soit frustre, personne n’était passé ici avant nous pour lui donner de la patine si ce n’étaient les ouvreurs. Bien des voies étaient encore à l’état de ”projet”, à l’équipement à peine terminé, sans quotation estimée.

Nous nous lançames à vue dans une voie qui semblait très jolie vue d’en bas. Romain partait en tête, j’enchainais, le rocher cassa sous mes pas d’éléphant de mer égée. Cela n’inspirait pas confiance alors nous décidanes qu’il en est fini de notre journée de grimpe, courte encore une fois.

A le regarder, le rocher dans toute sa volupté, avait un gros potentiel pour des voies démentielles, mais la réalité du terrain Ikariesque me laissait circonspecte. On grimpe en couenne pour le plaisir et la beauté du geste, il est dommage de casser de belles stalactites pour le plaisir et de casser par la même occasion le plaisir qu’on trouve à contrôler chacun de ses gestes.

Pour l’entraînement, se contenter de celui du mental,  faire la sieste à l’ombre de falaises, les scruter du bas, stimuler notre kinesthésie, enchainer les mouvements, dans l’imagination seulement.

Nos amis, cela même qui commencent leur journée de grimpe à 16h, se demandaient s’ils n’allaient pas se lever un peu avant le soleil pour une dernière séance de bloc avant de prendre leur avion. La tergiversation sera courte, on ne peut pas leur reprocher de ne pas avoir les pieds sur terre, ils iront directement à l’aéroport, la gorge serrée.

Nous continuerons notre part notre séjour à nous perdre, nous perdre sur cette île qui vante ses espaces naturels sans pour autant les aménager. Rarement je me suis retrouvée dans un endroit où les sentiers n’étaient pas vraiment marqués ou tellement peu empruntés que les fougères les tapissaient.

Sans esprit de conquête aucun, nous voulions néanmoins marcher jusqu’au point le plus haut de l’île, à quelques mille mètres au dessus de l’Egée. Il n’y avait pas vraiment de sentier qui partait de notre hébergement à Kiparissi, juste une route zingue-zaguant, alors nous avons conduit sur une petite route encaissée dans la verdure jusqu’au village d’Arethousa, craignant de croiser une voiture en sens inverse à chaque virage.

De là, quelques détours nous ont été nécessaires pour trouver un début de sentier, notre langage facial à progresser face à un ouvrier retapant une maison de pierre et de bois édénique qui essayer de comprendre ce que nous faisions là et ce que nous lui disions.

Plusieurs fois nous nous sommes perdus dans les fourrés, croyant suivre un sentier, finissant par crapahuter dans les fougères avant de faire demi-tour pour finalement emprunter la piste carrossable, seul tracé que nous pouvions suivre sans finir perdus dans une végétation camouflant les centaines de chèvres qui semblaient régner sur la majeure partie de l’île.

Au bout de mes peines nous atteignames la crête, de mystérieux insectes grignotaient mes chevilles chaque jour, provocant un œdème douloureux qui n’appréciait pas vraiment ma démarche mal fichue et les coups que mes pieds s’échangeaient.    

J’aurais aimé avoir la force de marcher sur toute cette crête et traverser ainsi cette île d’Est en Ouest par son plus haut point de vue mais les affaires de trek étaient restées à Amsterdam et notre temps s’écouler bien trop vite lui aussi vers un retour à Amsterdam.

 

Nous essayâmes alors de la faire passer bien lentement, aussi lentement que dans l’espace temps parallèle de nos hôtes. Croisant Andrea au port d’Evdilos, celui-ci vint s’accouder à notre voiture. D’une rotation de main interrogative comme les Grecs (et les indiens) le font, il s’informa de notre programme pour les prochains jours. Nous dûmes lui rappeler que nous repartions le lendemain. Circonspect, il regarda sa montre, haussant les sourcils et les bras en l’air s’exclamant “ohlala déjà”! Nous aurions sans doute pu rester deux moins avant qu’il ne se rende compte que le temps avait tant passé.

Nous prîmes de nombreux cafés grecs sur des places de villages qui n’attendaient que les panigiris pour s’animer.

Nous allâmes visiter des lieux thébaïdes comme une grotte de méditation à l’architecture dont seul un dieu Grec a pu gérer la maîtrise d’ouvrage. Il y a des lieux comme ça qui vous élève rien que d’y fouler la terre. Les monastères Himalayens, les paysages Alpins, sont les endroits du monde où ne demeure qu’une seule envie, celle de respirer, laissant la fumée d’un esprit superficiel se dissipée dans tant de sérénité. Tels l’étaient les villages de montagnes d’Ikaria.

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