J’irais au Spiti […] – Les nomades du Rachungkaru

Episode précédent : les nomades du Tso Kar

Avant d’aller nous coucher dans le silence de Nuruchan, un imposant yack solitaire ruminait le lichen sec des alentours de notre bivouac. Rigzin, qui nous croyait naïfs, tenta de nous faire croire qu’il s’agissait là d’un yack sauvage. Mais nous les savions beaucoup plus gros et vacants plutôt dans le Changtang Tibétain, comme le décrit le tibétologue Michel Peissel dans son ouvrage “Le dernier horizon”, et rien à voir avec le Changtang Ladakhi. Dans ces Transhimalayas indiens, son sous-poil bien trop dense ne pourrait pas supporter une telle agitation, moléculaire, de l’air caniculaire d’une journée d’été à 5000m.
Nous aurions voulu l’approcher, la belle lumière crépusculaire faisant de lui une ombre chinoise tibétaine projetée sur la dernière dune de roches encore éclairée. Mais la perspective d’un yack chaffoin à nos trousses faisait beaucoup moins rire Rigzin. Alors nous sommes restés à distance, protégés de sa vue par le raz d’une bosse, sur ce terrain de vagues herbeuses, jusqu’à ce que, très rapidement, nos corps réclament un peu de chaleur. Le jour avait décliné derrière les montagnes, nous laissant seuls avec elles et leur silence aussi pénétrant que les températures glaciales.
De toute façon, des yacks, nous en verrions plus que des kiangs les jours à venir.

Notre journée nomade
D’une nuit d’anniversaire à une nuit nomade il ne nous a fallu que cinq heures de marche et un tout petit col, un long faux plat jusqu’à 4900m.

Je n’ai presque aucun souvenir de cette journée de marche. Mais, après des jours loin de toute forme de société, si ce n’est celle des kiangs, l’arrivée au camp nomade de Rachungkaru m’aura marqué par son activité, ses surprises, ses paradoxes.

Camps nomade de fond de vallée

Des dizaines de familles étaient dispersées dans ce talweg.
De jeunes femmes faisaient leur lessive dans le ruisseau glacé jouxtant notre bivouac, donnant à leurs mains une couleur à peine violacée. Dans celui là même, mes pieds étaient devenus plus blancs que leur linge, une pâleur d’outre-tombe que les gens du cru n’avaient sans doute jamais observés… sauf sur leurs défunts.
Mon instinct m’avait biaisé, les rayons du soleil, l’herbe verte “jardin écossais”, m’avaient trahi, rien d’agréable à ce bain de pieds, juste la circulation coupée.

Des hommes s’occupaient des chevaux. Deux d’entre-eux tiraient une petite chèvre par les cornes pour l’emmener par delà une colline, je ne sais pas ce qui est advenue et ne ferais de présomptions qui déplairaient à des âme végétaliennes.
Des frissons de compassion me traversèrent de toute part, des grelottements de froid surtout. Le soleil était au plus haut, le bleu du ciel au plus beau, mais le vent devait tenir à la réputation des modes de vie nomades. Il soufflait de sorte de rendre invraisemblable la simple pensée d’un bain, qu’il soit d’eau ou de soleil.

Ma petite tente était devenue mon cocon et moi je tentais de ne pas finir en larve une fois la journée de marche terminée. Je m’y abritais, observant les zabras* rentrer et zortir de leur trou avec prudence. Ils zauraient vite fait de se faire croquer par l’un des nombreux dogues du Tibet qui roupillaient dans les parages, n’ayant peur ni du vent, ni du soleil ou de la poussière qui constituait une seconde couche à leur fourrure déjà épaisse. Ils ne réveilleraient leurs instincts que la nuit, se transformant en cerbères, sans pitié pour les intrus qui s’approcheraient des effets de leurs maîtres.

Les pigeons qui passaient par là ne leur faisaient aucun effet. Des pigeons ?! On les savait grands voyageurs mais delà à aller se la jouer Alexandra David-Néel des airs…
J’appris ainsi que les pigeons des neiges et ceux des rochers allaient se frotter aux pigeons de caniveaux pour compléter le taxinomie colombophile.

Ma tente était d’un ridicule face aux dizaines de parallélépipèdes qu’étaient celles des nomades, un gamin Tibétain n’en aurait pas voulu.
D’un blanc-cassé par des kilomètres d’itinérance dans un environnement balayé par des vents de poussière ou, plus rarement, noires drapées d’un épais tissage de poils de yack, elles étaient aussi hautes qu’un homme de chez nous, c’est à dire largement assez pour un homme de là bas. Sa surface au sol ajustée pour qu’une famille ne s’y tienne ni trop chaud ni trop froid. Pour éviier toute déperdition de chaleur, seule une toute petite porte permettait d’y entrer, fermée par le biais d’un châle du type de ceux que l’on trouve dans les boutiques à touristes de Leh, soient disant “Made in Tibet”.
Le “Tibet” n’est plus un pays, à peine une région autonome mais le marketing lui usera toujours de sa spécificité pour estampiller quelques produits du nom de cette sphère culturelle qui sera bientôt circonscrite à ce que l’industrie du tourisme chinois voudra faire mythe.

Rigzin nous proposa d’aller saluer les habitants du camp.
Des dames aux joues rondes et violacées donnaient la tsampa aux enfants, à ceux qui n’étaient pas en train de jouer ou de nous réclamer du chocolat.

Un vieil homme, assis en tailleur aiguisait un couteau, un opinel offert par un français qui était passé par là. L’homme au cheveux gris tressés et aux rides profondes était Tibétain. Il avait fuit son pays en suivant l’exil de Kundun, le Dalai Lama, il y a une soixantaine d’années.
Je réalisais alors en lui serrant la main que les miennes étaient presque aussi sèches. Et pourtant, cela ne faisait que quelques mois que je m’octroyais une vie Himalayenne, lui, cela faisait 88 ans qu’il mettait à rude épreuve le feutre et le cuir de ses bottines de plaines en plaines sur le plateau Tibétain et par delà les transhimalayas.

Avant que les chinois n’impose leur vision de la modernité au pays des neiges, il vivait librement son mode de vie, sa religion, sa dévotion pour son maître politique et spirituel de son pays. Ici, au lieu dit “Rachungkaru”, il avait de la chance, il pouvait arborer fièrement le portrait de Tenzin Gyatso* sans risquer la prison ou la torture. Ce fut d’ailleurs la première chose qu’il nous dévoila, avec un sourire bienheureux, lorsqu’il leva le voile qui nous permettait de pénétrer, non pas dans sa tente mais dans toute sa culture.
Ce petit espace de vie et de recueillement sentait l’âcreté du beurre passé avec le thé pour en faire la boisson la plus difficilement appréciable du voyage, après l’arak brûle-gosier.

Le portrait de Sa Sainteté trônait à côté de celui de celui du jeune Karmapa dans un autel en carton. Les coupes à offrande et lampes à beurre étaient vides mais comme le moulin, toujours à porté de prière. Je l’imaginais être activé par notre hôte lorsque les bêtes étaient rentrées et que le calme n’attendait plus que le son du cylindre en métal couinant contre son axe et dont les circumambulations éventaient la fumée du Potala Incense dont la boite était posée au dessus de l’autel.
La variété des objets religieux n’avait d’égal, dans cette tente, que celle des thermos en plastique et des boîtes de tous matériaux qui étaient disposés un peu partout à même le sol, sur des tapis crasseux ou le tapis synthétique isolant qu’un campeur avait dû laisser à ce foyer.
Deux énormes pelotes d’une épaisse laine trainaient dans un coin.
Le cadran d’une montre était posé sur le poil, élément central de la bâtisse de tissu. Pourtant ici, pas d’heure de prière à respecter, pas de cuisson d’oeuf mollet à contrôler, pas de réveil à claironner. Leurs bêtes étaient les seules à imposer des migrations pendulaires : se lever tôt pour les emmener paître, s’agiter en fin d’après-midi pour les ramener dans leurs enclos de pierres sous les aboiements de chiens consciencieux.
Chaque famille possédait son troupeau et chaque troupeau des centaines de têtes. Alors que j’étais assise dans ma tente à regarder la montagne je n’avais pas réalisé que l’infinité de points que j’observais n’était pas des éboulis mais des chèvres et des yacks. Ce n’est que lorsque les bergers ont commencé à les faire redescendre que cet éboulement a pris une forme animale à mes yeux. Une myriade incroyable de pashminas dévalaient les montagnes alors qu’il n’y avait presque rien à y grignoter, en effet notre nomade nous avait fait part du manque de neige, et donc d’eau, qui rendait leur vie de plus en plus difficile.
Le camp s’animait, la poussière s’y soulevait. Les bêlements et les cris strident des bergers avaient empli l’espace sonore. Avec leur lance-pierre ils faisaient claquer les galets des ruisseaux aux abords des troupeaux.
Alors que la disette s’approchait du camp, Sanju, notre horse-man, était retourné sur le lieu du bivouac que nous avions quitté le matin même, l’herbe y était plus abondante et nourrissante pour ses chevaux, son sentiment de responsabilité envers eux n’avait pas faibli face à la perspective de quelques heures de marche supplémentaires.

Une nuit nomade
La lueur de la lune avait remplacé celle du soleil alors qu’une vieille dame vint frapper à notre tente. Elle sentait le Tibet : son thé au beurre. D’une poche de la doudoune qu’elle portait par dessus sa robe en laine feutrée, elle sortit un carnet. Chaque ticket qu’il contenait était une preuve de don qu’elle donnait aux gens de passage qui, comme nous, avaient bien voulu lui offrir quelques roupies pour financer l’édition de je ne sais quel livre sacré.

Il faisait glacial et je ne résista pas bien longtemps aux sirènes à plume de mon sac de couchage. Le lendemain au moins sept heures de marche nous attendaient, deux cols, à 5400 et 5200m, il ne fallait pas tomber malade.

Ainsi, au réveil nous n’étions pas malades mais fatigués. Les chiens avaient longtemps aboyés, les chevaux avaient fait sonner leurs clochettes et pire, j’avais passé des heures à me demander ce que faisaient ces cochons qui étaient venus grouiner à côté de notre tente. Des cochons des neiges? Jamais entendu parler. Cela ne pouvaient être que des yacks. Sachez donc que le yack grouine à l’oreille des trekeurs et que de ce fait il n’est plus mon animal fétiche. Même Rigzin c’était plaint de cette nuit bruyante, valant presque une nuit à Chandni Chowk.

De plus, il avait fait froid, glacial même.
Nos premiers pas pour quitter le camp l’auront été sur le marécage gelé. Nous étions donc partis avec tout ce que nous avions de plus chaud sur le dos, notamment sur la tête le “garam-topki” que j’avais acheté lors du festival de Sani au Zanskar.

Quand les nomades eux repartiront de ce camp se serait ,pour nombre d’entre-eux, en montant sur le camion qui était garé près de leur tente, cassant là le mythe du nomade et de ses bêtes de somme transhumants à la seule force du corps

2 commentaires pour “J’irais au Spiti […] – Les nomades du Rachungkaru

  1. quelle dure vie pour ces nomades !!! toujours se rappeler ce qu’est la leur avant de se plaindre de la nôtre !!
    rien que de te lire, j’ai froid !!
    dommage pour le yak de ne plus être ton animal fétiche !!!

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