Karsha#1 – Chez les Tenzins de Rigzin

De l’eau a coulé, de l’âme sur les joues et du ciel sur les montagnes, lorsque nous sommes repartis de Tungri sans avoir le temps de dire adieux à nos hôtes, les nones de cet hameau. Ce matin d’août, chargés comme des mules, nous prenions la route, à pied, celle qui relie Tungri à Karsha en passant par Zangbao, il nous fallait quitter la nonnerie. Les 20 kilos de nos sacs à dos étaient un fardeau qu’il fallait porter sur près de 15 kilomètres mais c’est le coeur était bien plus lourd.

Nous allions trouver refuge chez Rigzin, notre guide, le meilleur des amis zanskaris. Il avait insisté pour que nous allions passer du temps dans sa maison, avec sa femme et ses enfants pendant que lui s’occupait des touristes à Leh, à deux jours de jeep de là.

Nous l’avions joint la veille, lui demandant de prévenir sa femme de notre arrivée imminente. Mais sans doute ne l’a-t-il jamais fait tant l’hospitalité est pour cette famille un réflexe naturel. Ainsi nous somme arrivés au pied de Karsha, sans adresse évidemment, sans direction pour trouver sa maison. Depuis sa fenêtre, une habitante regardait amusé ces deux blanc-becs, qui ne savaient où aller, alors, tirant parti de son intérêt, nous demandâmes où nous pourrions trouver la maison de Rigzin Falgon. “Suivait cette petite fille… c’est la sienne!” nous dit-elle. Une écolière à l’uniforme vert, cartable sur le dos rentrait de l’école, c’était l’une des Tenzin’s de Rigzin. Sans nous attendre, elle jetait régulièrement des regards  en notre direction, sa façon de nous dire “suivez moi, mais laissez moi tranquille, je suis timide”.

Monter jusqu’à chez Rigzin nous épuisa, sa maison était située dans la partie haute du village, à l’écart du vieux Karsha, il fallait marcher à travers champs pour l’atteindre, puis enjamber les ruisseaux d’irrigations qui zigue-zaguaient entre les murs de terre et de pierres des maisons anciennes et au dessus desquelles flottaient les paroles de femmes papotant autour de la lessive, activité sociale par excellence.  

Mais quel emplacement de choix : au bout du champ familial , la vue sur la vallée du Zanskar, sur Padum, sur les très hautes montagnes aux sommets de roc et de glace, au seuil de la porte celle sur l’un des plus beau monastère de la région.

La maison était rudimentaire car Rigzin la construisait de ses mains lorsqu’il en avait le temps, avant la saison touristique lors de laquelle il travaillait pour des gens comme nous, et avant l’hiver lors duquel ses activités tournait plutôt autours du chang*, de l’arak et du volley-ball des neiges.

Il avait quitté la maison familiale quelque dizaines de mètres plus loin pour s’émanciper, il la jugeait trop vétuste.

Sonam Diksit, la femme de Rigzin, sans nous connaître, sans comprendre un seul de nos mots, d’un regard nous fit signe de la suivre, elle nous installa dans la chambre des jours de fête. Les tapis y étaient neufs, les tables basses “choktse” finement sculptées contrairement à l’ameublement de la pièce de vie dont le coeur de forge du poële, en battant, irriguait de chaleur le reste de la maison.

Il était 16h, mais il n’ai jamais trop tard pour manger à Karsha. Alors elle nous apporta deux grosses assiettes de riz auxquels quelques feuilles d’épinards apportaient un semblant d’équilibre alimentaire. Les bon épinards du jardin de Rigzin ne poussaient malheureusement pas à foison dans son petit lopin de potager et ne feraient pas de ses Tenzin’s (tous ses enfants s’appelent Tenzin Quelque-chose en honneur au dalai lama) des popey des neiges.

Les Tenzin’s de Rigzin

Les horaires de repas chez les Tenzin’s étaient exotiques, il faudra nous y habituer. Madame Rigzin était débordée. Le matin, pendant qu’ils se débarbouillaient à l’eau glacée de la source ruisselant dans un tuyau en plastique depuis le flan d’une colline aride, elle devait préparer les chapatis et les oeufs pour ses quatres Tenzin’s avant qu’ils partent à l’école ou la nonnerie. Puis elle partait travailler à son champ ou à celui des voisins. Vers midi, nos estomacs aussi vides qu’un chapati gonflant sur un poêle, n’étaient pas prêt d’être fourrés. En général nous ne mangions qu’à 16h puis tard, très tard dans la soirée. La nuit était alors tombée depuis longtemps, comme les enfants de fatigue qui, souvent, s’endormaient le ventre vide. Pour patienter, Tenzin Kalsang, la petite none, faisait ses devoirs à la faible lueur qui passait encore par dessus l’Himalayas. Romain et  moi passions alors nos soirées à lui expliquer le système de retenues des additions, satisfaits de constater des progrès après quelques heures seulement. Son frère, un autre Tenzin, était beaucoup moins appliqué et passait son temps à chanter, du matin au soir, en se levant, en se lavant, en allant à l’école, en revenant de l’école, en faisant ses devoirs, en sautant sur matelas roulé dans un coin de cette pièce de vie. Cette pièce, c’était aussi la salle de jeu de la plus jeune des Tenzins qui y rampait souvent seule, les fesses à l’air ou qui y dormait confinée dans un panier en plastique. Parfois, quand nous rentrions de balades, nous la retrouvions seule sur la terre-battue devant la maison à ramper et jouer avec tous ce qu’elle trouvait. La maison était posée sur un petit plateau entre deux collines, le champ familial se trouvant en contre-bas, nous passions donc notre temps à porter la petite Tenzin Dolma pour la ramener à l’opposé de la pente et éviter que ce bébé tout rond ne la dévale et finisse avec les épinards.

Si les femmes s’aidaient aux champs et à la lessive, une certaine solidarité spirituelle avait également cours dans les maisons. Comme des réunions tupperware, elles se rassemblaient dans les maisons des unes et des autres autour de thermos de thé au beurre et de friandises s’apparentant à nos bugnes Lyonnaises. Le sucre était une denrée peu commune au Zanskar, contrairement à d’autres régions Himalayennes où le thé en était saturé. Il n’était sorti des placards que très rarement. Alors, en ces jour de fête quelques pâtisseries très légèrement sucrées bénéficiaient à nos papilles et à notre diabète en devenir.

En habits du dimanche, entre deux papotage, les trois amies psalmodiaient des mantras polycopiés sur de longues bandes de papiers, sorte de missel du monde religieux Tibétain. Tenzin Dolma avait, elle aussi, revetue sa tenue de fête brocardée de fils dorées, ce n’était pas tous les jours qu’elle pouvait user ses dents de lait sur des friandises.

De temps à autre ces dames regardaient par la fenêtre pour surveiller le potager. Si yacks ou dzos approchaient elles bondissaient et se mettaient à courir en leur direction en leur criant dessus de leur voix aigues et revenaient hilares, comme d’habitude.

Tenzin Dolma

Nous ne pouvions aider à élever la spiritualité du lieu et ni même à cultiver la terre, les récoltes étaient presques terminées. Faute de trouver un canal de communication commun avec nos hôtes les journées pouvaient être longues et frustrantes.

Un soir le beau-frère de Rigzin arriva avec un ami, terrassé par la fatigue d’un très long voyage, les exactions en cours au Cashemire voisin avaient coupé la route qui le reliait au  Zanskar depuis près de deux mois déjà, et le détour prenait plusieurs jours sur des routes parfois cataclismiques.

Le plus anglophone des zanskari que nous avons rencontré avait peut être un plan pour nous : nous emmener dans son tout petit village, où il exerçait le rôle d’instituteur auprès de septs enfants dont les siens. Selon lui, il y restait peut être encore un peu de travail aux champs.

Alors un matin, il nous dit de faire nos bagages et de le suivre jusqu’à Padum, la grande ville du coin, enfin un village un peu moins petit que les autres. Il devait y passer la journée pour des histoires administratives et nous récupérer le soir direction Pidmu mais le soir venu l’un de ses amis vint à notre rencontre dans les rues de Padum pour nous annoncer qu’il n’en avait pas fini et qu’il pensait encore y passer plusieurs jours. C’était raté pour Pidmu mais au moins nous avions profité de la journée pour quelques courses à ramener chez Rigzin pour agrémenter les repas et faire saliver les enfants au goûter. Ces derniers mangeaient la confiture que nous leur avions ramené du sham à la petite cuillère, comme une compote en plus caloriques. Heureusement aucun d’entre eux n’avait encore le bidon rebondi de début de saison de leur papa.

Après une petit déjeuné pris dans un tea-shop musulman sous le regard insistant de deux jeunes pèlerins, Romain s’était offert une nouvelle coupe de cheveux chez le barbier du coin et moi de la vitamine C et de la crème contre les démangeaisons. J’étais intensément fatiguée depuis quelques temps et persuadée d’avoir été piquée par des puces que j’avais vu bondir de mon sac de couchage.

میرے خوبصورت Romain

Les deux bonnes heures de marche nécessaires au retour à pied à Karsha nous auront fait traverser de bien silencieux villages, marcher dans les champs et d‘enjamber le Zanskar sur un pont de métal pour finalement grimper jusqu’à Karsha pour échapper à une tempête de poussière qui venait de se lever. Fréquentes dans le bassin de Padum l’une d’entre elles nous avait transformé en vieillards aux cheveux gris de poussière quelques jours plus tôt au festival des masques de Sani.

Marche entre Padum et Karsha

On s’invite chez les moines au monastère de Karsha

Pour monter au monastère de Karsha il y a le chemin des touristes, dont nous sommes, qui se louvoie sur la colline monastique, les bottes de paille s’asséchant sur les toits passant à hauteur de regard et il y a le chemin à couper le souffle qui longe la falaise sur laquelle s’accroche quelques ruines d’une forteresse moyen-ageuse .

C’est ce dernier que nous emprumtions à chaque fois que les occupations nous manquaient et que nous nous disions qu’une visite du monastère ne nous lasserait jamais.

En cette période le monastère était vide, les moines remplissaient leur devoir d’éducation civile et spirituelle dans les villages du Ladakh. Sur la principale terrasse, deux peintres certifiés boudhistes restauraient la fresque de bienvenue, celle qui colorait le mur d’entrée du dukhan*. Les regards belliqueux de déités courroucées pouvaient faire penser à un néophyte qu’il entrait dans un sanctuaire interdit qui exposait à de sérieux ennuis.

Mais au contraire, ces lokapalas, gardiens du monde, avaient pour sacerdoce de protéger contre les dangers provenant des quatres directions.

Assis en tailleurs sur des tréteaux de bois bruts tenus entre eux par quelques clous et des chiffons, l’un des peintres s’occupait du ravalement de facade de Vaisravana et de sa monture le lion des neiges, le dieu du Nord au visage de jaune.

Le plus bavard des deux artistes, un jeune ladakhi aux lunettes lui donnant des airs d’intellectuel, qu’il était sans aucune doute, nous évoqua avec plaisir son art sacré, les études extrêmement longues, équivalentes à un doctorat, qu’il avait suivi avec passion et rigueur. Si pour nous ces peintures étaient juste de jolies fresques enluminées, sur les murs des monastères le moindre coup de pinceau de travers, la moindre imperfection sur le nez d’un Boudha pourrait amener à de mauvais coups du sort. Toute la communauté comptait donc sur leur précision et sur leur connaissance des codes de cet art.

Nous le laissâmes tremper ses fins pinceaux dans des pots de peintures industrielles pour terminer le maquillage bleu de Virūḍhaka, le moustachu “vénère” au chapeau en écailles de dragon.

Dhṛtarāṣṭra, le gardien de l’Est

En redescendant des dédales du monastère, nous croisâmes un autre peintre, un visage bien  familier. Il s’agissait de l’un avec lesquels nous avions peint les boiseries de la nouvelle école de la nonnerie de Tungri, celui pour lequel nous avions préparé le travail en ponçant et nettoyant. C’était l’un des rares ouvriers Népalais de l’école avec qui nous avions noué le contact, de façon maladroite au début car il venait souvent me reprendre le pinceau des mains pour me montrer “comment faire”… ce qui avait le don de m’agacer. Avec Romain, ils se partageaient la garde de la scie, lui s’affairant à la conception de meubles et Romain à celle de la cheminée d’évacuation de la cuisine.
Les ouvriers pauvres et ostracisés Népalais comme lui étaient nombreux dans la région, parfois à peine sorti de l’enfance, comme sur notre chantier à Tungri, ils travaillaient là où les Ladakhis ne voulaient plus suer.

 

 
 

 

 

 

 

 

Continuant notre chemin, parmi les ombres créées par des passages nuageux menaçants, contrastant avec la chaux brunie de geôles monastiques décrépies, se dressait une drôle de cheminée. Un moine. L’ancien chef du monastère se dressait là, à observer le paysage comme les gens de passage. De loin il nous fit signe. Mais sur le sous-continent les signes de bienvenue se confondent parfois avec de rudes demandes de déguerpir, nous hésitâmes, peut être que la photo que je venais de prendre l’avait agacée. Mais en réalité, ils nous invitait à venir boire le thé dans sa cellule.

Pour protéger des températures glaciales de l’hiver les ouvertures pour y entrer étaient minuscules. Un couloir bas et sombre menait à la cuisine et à la chambre de l’ancien chef moine reconverti en responsable de l’épicerie du monastère. Ici nul ne parlerait de “mise au placard” ou de “rétrogradation sociale“, chacun son rôle et chaque rôle tourne. Notre hôte semblait bienheureux dans les quelques mètres carrés où il vivait, je le serais tout autant dans cette atmosphère privilégiant l’isolement à l’isolation thermique. Entre la chaleur et la lumière, les architectes du monastère avait choisi la seconde. Dans cette cellules, depuis de grandes baies vitrées, j’aurais pu passer mes journées à observer le zanskar, Padum et les sommets enneigés de la frontière Pakistanaise. Ou alors j’aurais pu me tourner vers le mur sur lequel notre lama avait punaisé des dizaines de photos prises avec des visiteurs dans sa cellule et imaginer les anecdotes qui leurs étaient liées. Sur l’une d’entre elle, il était en chemin à cheval. Il nous raconta qu’il n’y a pas si longtemps, les voitures ne venaient pas au Zanskar et il fallait circuler à cheval entre les villages mais que désormais en hiver, outre les jeep, un hélicoptère de l’armé atterri parfois à Padum pour ramener le courrier, déplacer les professeurs, ravitailler.

Notre ami lama avait déjà voyagé en avion. Il avait même était invité en France. Mais derrière nous, une carte du monde, recelait encore de bien des zones d’ombres.

Après avoir pointé  la France et Lyon, d’où nous venons, la conversation nous a dérouté jusqu’au pôle sud où nous l’avons surpris en lui apprenant qu’il y fait nuit une partie de l’année et qu’il n’y a pas d’habitants si ce n’est quelques scientifiques. L’échange se poursuivit par une visite du temple du 16e siècle. Quelques pigments naturels de ses fresques anciennes dépeignaient encore le portrait de démons et de dieux qui se croyaient immortels. Ils seraient bientôt remplacés par la version criarde de leur avatars synthétiques colorés en Nerolac, le fournisseur industriel de peintures indien.

Comme nous souhaitions ramener quelques vivres à notre famille d’accueil, le moine nous ouvrit sa petite boutique. Une boutique “garage” comme il y en a partout en Inde et derrière la porte métallique de laquelle on trouve toutes sortes de choses. Ici nouilles, briques de couli de tomate, friandises, cachent des trésors comme le très beau et à priori ancien bol de moine en bois que Romain achètera pour en faire… un bol à raser.

La suite bientôt 🙂

 

Article de la catégorie : Zanskar.

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