De l’utilité d’un phoque

C’était avant hier, ce temps où je lisais Peissel tournant des pages à l’odeur de sentiers secrets, me conditionnant pour une échappée au royaume du Mustang. C’était hier, ce temps où je lisais Riegel avant de partir avec elle, me frotter à des murs de suie au pays des cheminées des fées, le Zanskar.

C’est aujourd’hui, que j’écris une vie ailleurs, que je lis Shorto et son “Histoire de la ville la plus libérale du monde: Amsterdam”. Essayant de cerner, par la pratique, l’histoire de mon nouveau territoire que cinq siècles ont nivelé, je pars en vélo.

Trois cent kilomètres, 139 m de dénivelé positif. Une pente moyenne à 0,004%. Premier coup dur. Il va me falloir remettre à niveau un vocabulaire acquis dans le plat pays mais désappris. Où des mots sans reliefs avaient été, dans des rêveries, remplacés par un argot permettant de voir les choses de plus haut.

Trouver les mots est une chose. Mais, là où le plat et l’uniforme se confondent, que seule une très légère ligne d’horizon sépare le ciel et la mer, il faut trouver que faire émerger. Et puis, il faut se faire une raison de rouler. L’idée d’aller trouver un phoque à Schiermonnikoog faisait son chemin, en donnait la direction en tous cas : de notre quartier verdoyant à la nature contrôlée, jusqu’à un banc de phoques fantasmé.

Partir en voyage sans mettre de réveil

Partir sans savoir ce que l’on va voir. Partir juste pour voir.

On m’a parlé de dunes, de phoques, d’une très longue digue, d’une destination marine au pavillon affublé de nénuphars rouges à l’allure de petits coeurs pour grand naifs : Friesland.

Nous y allons pour ouvrir la boite gigogne des pays-bas. Découvrir une culture au sein d’une autre, celle du Friesland avec sa propre langue, après celle de la Hollande.

Pour la première fois le voyage commençait en bas de chez nous. Il n’y avait pas d’heure de départ, pas d’heure de retour. Comme chaque matin à Amsterdam, nous détachons les vélos de leurs racks, les arrachons à leur amitiés nocturnes de bi-roues, tentons de ne pas arracher les câbles de frein de nos voisins. Mais ce matin là, la pression n’était pas sur nos épaules de travailleurs mais dans les pneus de nos vélos, regonflés à bloc. Les sacoches fermant à peine, fixées sur nos robustes porte-bagages, nous tentions de partir avec seulement la simplicité.

Nous aurions pu, comme les écoliers néerlandais, libérés de leurs devoirs en début d’été, faire flotter notre cartable au mât du drapeau national accroché à la façade familiale. Geslaagd! Le nôtre aurait été rempli de démarches administratives, d’un répertoire mis à jour au fil des rencontres, d’antisèches en anglais et néerlandais, d’une lettre d’amour naissant pour notre nouvelle ville, de nombreuses colles culturelles à résoudre encore.

Cette fois nous n’avions pas d’impératif, juste trois journées pour arriver à bon port, à peine planifiées davantage qu’avec un doigt parcourant les lignes vertes d’un atlas des pistes cyclables néerlandaises, s’arrêtant à deux reprises sur les icônes “camping” plantées aux endroits jugés idéaux. Au final un record: des vacances zéro CO2.

Nous allions vers le Nord, sur la route des mers du Sud : la Zuiderzee-route.

La mer que nous longerions était tellement menaçante pour ce pays à la population équivalente à celle de New Delhi, que ses eaux avaient été mise en cage, enfermées par des digues sans commune mesure. Les poissons avaient été enclavés, abandonnés aux bas fonds et à l’entre-soi.

Quittant à peine Amsterdam Noord et atteignant le premier village du Waterland, un cycliste lourdement chargé s’arrête à notre niveau pour papoter.“Français ?” harangue-t-il.

L’homme, sympathique, voyage à son rythme, lent, sans autre objectif que de faire se rejoindrent Orléans à Oslo.

Comment a-t-il deviné que nous sommes Français ? Certes nous ne sommes pas blonds, et pas très grands non plus, mais à la sortie d’Amsterdam l’internationale nous aurions pu être Grecs ou Italiens aussi. Alors je ne vois qu’une explication : la baguette qui dépassait de mon sac. Achetée au marché bio de Nieuwmarkt dans le centre touristique d’Amsterdam, 2.60€, sans doute aussi cher que les space-cakes qui alimentent le tourisme de la débauche de l’autre côté de la place.

Space-baguette, ou pas, en passant par Edam, Monnikendam, et autres villes en “dam”, nous en avons vu des licornes roses, vraiment, et avons bloqué sur des volets s’ouvrant à l’horizontal des rebords de fenêtres de maisons gondolées (du fait de l’humidité?).

 

Den Hoorn, cette ville devait avoir été opulente pour avoir ses “grand’places” aux façades de lourde pierres grises dans un pays où les bâtisses ne sont rarement autres qu’un nuancier carmin, empilement de patés de sable standardisés. Sur sa tour, zieutant les flots, un emblème, une licorne rose-brique au regard de ceux pris de délires. Hallucination d’un animal du 17e siècle qui après trois-cent ans de gué, a vu les navires endigués, ces horizons barrés de toute curiosité, n’attendant plus le plaisir de découvrir quelles nouvelles denrées les marins rapportaient, ne contemplant plus leurs retrouvailles victorieuses, ne jouant plus l’arbitre des cieux des transactions d’un capitalisme naissant sur ces rives de mers du nord.

 

 

 

Pourtant, si on lève les yeux au ciel, une forêt, rabotée, poncée, lustrée, de mâts nus reflète encore le soleil. Ils font voguer les plaisanciers sur cette mer fermée.

 

 


 

 

 

Les villages qui suivent, enfin les endroits où des gens résident, n’ont rien de commun avec les centres villes du 17e dans lesquels notre piste cyclable s’échappait.

Pas une brique de travers, pas un brin d’herbe plus haut que les autres, l’alignement est la norme : morne.

Quand, après 70 kilomètres, le corps se fatigue, que les ischions ne trouvent plus de position confortable, que les cervicales commencent à regretter l’ordinateur, l’allure se réduit inexorablement. Ces alignements parfaits, de maisons, de goudron, d’exploitations tendent davantage des muscles, qui préfèrent l’imperfection de la Nature à la recherche de la perfection des Hommes, et font tendre les derniers kilomètres avant Medemblik vers l’infini.

L’Afsluitdikj alsjeblieft ?

Deuxième jour de pédalage.

Nous pensions noyer nos regards dans l’infinité des mers mais une nouvelle fois ce ne fut, presque, que dans celle du génie civil. Ce génie en gilet fluo qui goudronne en ligne droite, même, et surtout, à travers champs. Sur notre atlas routier la ligne verte-pointillée dessinait la côte de l’Ijsselmeer, alors, naïfs, nous avions imaginé rouler au bord de l’eau sur une bonne partie des 80 kilomètres du jour, jusqu’à atteindre le Friesland.

Du haut de notre digue nous pensions toiser les grèbes huppées, mais, ouvrage d’hydrologues, rempart à tempête, elle n’avait pas dans son cahier des charges “route panoramique pour cyclistes” encore moins “observatoire pour ornithologues”.

La piste cyclable n’était qu’une bande rouge en contrebas de cette colline bétonnée ne permettant pas au regard de porter bien loin. Enfin si, loin devant, très loin devant. La route était droite mais le paysage tournait en boucle. Des fermes, à l’architecture sans vraiment de variante, bien que charmantes, faisaient corps avec de gigantesques granges aux toits de chaume pharaoniques.

Elles bordaient la route et les terrains de jeux de l’agro-industrie. Les champs semblaient en majorité faire pousser de l’éolienne, quelques patates, peut être quelques légumes pour varier la stampoot*, quoi d’autre ? Au prix des légumes et à nos regards blasés à la vue de la provenance des légumes de nos étales à Amsterdam je me demande bien où passe le fruit de cette terre.

 

La terre qui se déroule, lentement, sous nos roues est en majorité transformée par les tracteurs. Si au moins ceux-là avaient été conçus pour donner un semblant d’entropie aux paysages. Mais nous gardons l’entrain qui nous motive à avancer car au bout de cette ligne rouge et après une petite déviation forestière :  l’Afsluitdijk, la plus fameuse des digues nous attend. Lame de goudron de trente kilomètres, elle sépare deux mers siamoises, la Wadden et de l’Ijssel. Coté Wadden, un monticule de béton comme seul horizon, dont la pente s’adoucit jusqu’à devenir une plateau se jetant lui dans une mer sans marée, devenue lac, une mer sans sel devenue réservoir.

Entre elle et nous l’apocalypse.  Une autoroute puant la gomme et les gaz d’échappement, une attraction automobile bruyante, infernale. Pour une thérapie anti-voiture, venez vous ronger votre frein deux heures sur cette piste. Les Pays-bas sont cyclables de long en large, parfois en travers, mais par respect pour les cyclistes ils auraient pu s’abstenir de nous attirer sur ce guet-apens. Je détestais la voiture, je la déteste encore plus, et même si certains automobilistes essayaient de nous amadouer en klaxonnant d’encouragement.

L’horizon s’éclaircit et notre piste s’éloigne enfin de celle des voitures. De derrière sa dune,  Wadden nous appelle au pique-nique. Signe ostentatoire d’une dévotion à éole, un homme garé là sort un immense planeur radio-commandé de son coffre. Signe suspect : il porte un bonnet. Ici pas besoin de faire 1000 kilomètres pour passer d’un climat à un autre. Gravir la face nord ou sud d’une digue suffit. D’un pique-nique appelant à la sieste abrité par la face sud on passe à des conditions tempétueuses intenables en face Nord.

Mais la courbe de la digue nous est propice et s’adapte à celle du vent, nous permettant de poursuivre sans forcer jusqu’à Harlingen. Roulant façon Dahut, sur une pente de cette digue, ni montante, ni descendante, juste longeante avec enfin la vue sur la mer.

 

La motivation prenaient les courants ascendant des kite-surfs qui de loin nous tiraient. Harlingen aurait pu nous faire décrocher net au passage devant les terrasses des calmes cafés de ces maisons de poupées dont on imagine bien reproduction en résine trainer sur nos cheminées d’hiver. Mais s’arrêter, se remplir la panse d’un épais Chocomel met Slagroom*  rendait si dur de remonter en selle. Et puis Romain avait une autre mission en tête, dégoter le drapeau du capitaine Marco et le faire flotter à son vélo. Mission vite accomplie, les Frisiens doivent être un peu chauvin et, à la première boutique, nous repartirons avec notre fanion.

J3 – Les moutons, les pêcheurs, leurs pulls en moutons

Dans notre mini-camping, 11h de sommeil se sont écoulées. Trop pour mon dos sur un tapis d’air trop comprimé. Trop peu pour mes muscles de cycliste de bureau. La tente est humide, l’impression d’une drache dehors mais ce n’est qu’une bruine “qui ne mouille pas” selon Romain. N’empêche que j’ai sacrément la flemme et que les lignes droites et les granges pyramidales commencent à lasser. Notre vieille toile de tente a transpercé et percé à jour ma lâcheté à rouler mouiller. Un détail, nous n’avons plus rien à manger pour le petit déjeuner, et pourtant, pour me sortir du lit dans ces conditions il faut m’apâter.

Notre voisin de tente Néerlandais, dans le tipi proportionné à sa hauteur Néerlandaise, nous avait secrètement préparé un café. Il avait cerné que le ciel n’allait pas nous aider alors pour mettre de l’huile dans les rouages, il a amené jusqu’à notre cellier de toile deux grands verres de café bien noir comme on le boit ici, sans sucre, juste accompagné de quelques barres de céréales sortis de sa boite à gant.

 

Cette journée de pédalage est courte, à peine plus de 50 kilomètres, une balade du dimanche presque, mais rendue longue par les détours imposés par les pièges des bergers.

Une bonne partie de la journée nous avons roulé sur la digue, reculée, du haut de laquelle nous ne voyons pas la mer mais pâturages et marécages verts animés par de nombreux troupeaux de chevaux , sans doute une sous-espèce de kiangs mais de basse altitudes.

Les moutons, aux affreux yeux globuleux, tondaient les bonnes et mauvaises herbes de leurs molaires usées. La digue était un enchaînement de sas à leur endroit. Les bergers ouvraient et fermaient les portails de bois en amont ou en aval de la digue. Oubliant que cette digue était aussi une piste cyclable ils laissaient parfois fermés les cadenas permettant aux vélos de passer, nous obligeant à faire demi-tour, nous retrouvant face au vent, roulant à peine plus vite que piétinaient leurs ovidés. De plus cette portion était presque technique, nous roulions sur une pente fertilisée par magma de chiures de moutons tentant de ne pas déraper sur une grosse crotte un peu trop séchée.

 

 

D’autre fois c’est juste nos yeux embrumés qu’il fallait blâmer, comme lorsque nous avons dépassé la ferme auprès de laquelle nous avions l’intention de camper  nous retrouvant alors à traverser des villages de pêcheurs, enfin d’ancien village de pêcheurs , nous arrêtant avec bonheur dans un café rustique à déguster, sans doute le seul dessert qu’il vaille le coup de manger aux Pays-Bas : la pomme à la tarte (il y a souvent bien bien plus de pomme que de pâte). Ce fut aussi l’occasion d’un rare moment culture de ces trois premiers jours avec la visite de maisons de pêcheurs conservées dans leur état du 19éme. Je n’aurais pas aimé y passer l’hiver dans l’expectative d’un retour de mon Romain parti pêcher dans la tempête, lui tricotant machinalement un pull aux maillage du village. Car l’autre instant culturel de cette journée fut le feuilletage d’un beau-livre, détaillant pour chaque village de pêche des Pays-Bas quel maillage était adéquat.

Le lendemain, c’est vélos crottés et muscles emmêlés que nous embarquerions sur le ferry pour Schiermonnikoog. Espérant nous poser auprès d’un banc de phoque.

Schiermonnikoog

Nous cherchions des bancs de phoques, nous n’avons trouvé que des bancs, pour les vieux, pour les pique-niques, pour les jeunes endoloris après trois journées de vélos.

Nous voulions La Nature, nous enfoncer dans des endroits peu propices à la vie de confort toute humaine. Mais l’autre forme de vie que nous cherchions dans le phoque apparaissait dans le mouvement constant des sables vivants, évoluant librement. Et même sans être animiste, la vie on l’attibuait au vent qui soufflait avec la puissance d’un être déchaîné. Cette autre forme de vie c’était son union, à lui le vent, et au sable qui enfantait des dunes.

 

 

 

 

 

La moitié Est de l’Île est préservée, réservée aux oiseaux et aux bestioles imaginées, on pouvait se perdre dans ses dunes lunaires mais le village n’est jamais à plus de quelques courbatures dans des mollets pas habitués à des sables en mouvement ou à de nouveaux coups de pédales sur un sable terrassée par les tonnes de flots  d’une marée venant à peine de baisser.

Les îles de la frise offrent une nature en pointillée mais voyager c’est rechercher la poésie, où qu’elle soit, les vers liés par la géographie, les rimes par l’ethnographie.


Un commentaire pour “De l’utilité d’un phoque

  1. Quel plaisir de te lire…Merci pour tes récits pleins d’humour et de poésie. Bises à tous deux, et n’oubliez pas que nous serions ravis de vous entendre raconter vos périples de vive voix.

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