KARSHA#2 – Vie du village

Après quelques jours dans la maison de notre ami Rigzin, c’est culpabilisant que nous avons fait nos affaires pour aller camper dans le jardin verdoyant que leurs voisins fortunées, propriétaires hôteliers à Padum, ouvraient aux gens de passage.

Depuis la fin de notre séjour à Tungri mon corps m’avait laché, j’étais épuisée sans raison apparente (supporter Romain n’est pas si dur que ça 🙂 ) et essouflée au moindre effort comme si, avec deux mois de latence, mon corps se rendait compte qu’il était en haute montagne. Pour me fatiguer encore plus, une armée d’araignés avait fait feu sur ma nuit. Dans notre chambre, les carreaux des fenêtres étaient posés sur les montants de bois, simplement maintenus par des clous plantés à l’horizontal par des ouvriers délicats. De cette façon, ils étaient facilement remplaçables si un ours ou un Tenzin les brisait, par conséquent, la brise, elle, pouvait facilement se faufiler, comme des nuées d’araignés. Les bestiolles devaient nous trouver bien chaleureux mais leur compagnie ne me mettait pas vraiment de beaume au coeur. Une envie de m’en débarrasser, qualifiée d’irrationnelle par certains entomologistes, me démangeait. Alors, armés d’une éco-cup nous les attrapions et les renvoyons prendre l’air. Sisyphe aurait bien rigolé de nous voir à la tâche, répétitive, sans fin. Terrassés par son absurdité, je finis par m’enfermer dans la prison plumée de mon sac de couchage, resserrant les cordons au maximum pour que seuls mes orifices nasaux dépassent. Peut être que me voir toutes les nuits momifiée dans ce duvet, laisser penser à ces arthropodes qu’un festin putride les y attendait.

Mais le lendemain matin, je touchais le fond, non pas seulement celui de mon sac de couchage acheté pile ma taille pour optimiser la chaleur, mais les démangeaisons que je croyais psychologiques me rendaient folles. Ainsi Romain et moi fîmes nos bagages pour partir camper dans le confort spartiate, mais hermétique, d’une toile de tente. Quelques jours plus tard, j’apprendrais à Leh que j’avais la gale, cette maladie honteuse de cours de récrée et que les araignées et les puces n’y étaient pour rien (tout comme ma santée mentale).

 

Le lendemain ce n’était pas la crainte des bestioles qui me sortit du lit mais la lumière naturelle, les sons d’un village Zanskari qui s’éveille : les oiseaux, les trompes des moines appelant à la puja*, le voisin qui chantait en moissonnant.

On entendait résonner ses cris et chants des heures et des heures durant alors qu’il faisait tourner son manège de yacks autour d’un piquet. Il séparait ainsi le grain d’orge du foin. Tout le village ou presque s’attelait ainsi à la tâche la plus importante de l’année, avec des techniques plus ou moins mécanisées selon qu’ils étaient fortunés ou métayers. Certains groupement de villageois avaient fait venir des machines, et des Népalais, pour remplacer les yacks, bruyantes et générant une poussière monstre.

Ceux qui ne tournaient pas bourique à passer la journée derrière les yacks, tamisant le substrat, récupérant les grains d’orges.

De la nonerie de Tungri

 

 

 

Les nones de Karsha, dont le gompa dominait la maison de Rigzin avaient elles-aussi des tâches agricoles à accomplir, une parcelle de terre à soigner et une vache à dorloter.  Le soir elles remontaient leur belle rousse sur de saines hauteurs, là où seules ses idées pourrait être ruminées. Jamais, dans cette région où les éclats minéraux remplaçaient l’humus, je n’avais vu une vache aussi bien portante, pas un os ne saillait. L’un de ces soirs, une none, ridée et ankylosée tirait cette vache, un peu tête de mule sur les bords, du bout de la corde reliée à son anneau nasal. Je n’avais jamais promené une vache et comme j’aime le contact animal, j’entraîna Romain pour relayer la vieille dame. L’un tirait le naseau, l’autre poussait les fesses, sans grand succès si ce n’est celui de faire rire notre none et Stanzin que passer par là.

“Combien il y a d’arbres dans votre vallée ?”

Stanzin était le fils adoptif de la famille chez qui nous campions. Sa mère avait disparu alors qu’il était très jeune et son père ne pouvait s’occuper de lui et de son frère, alors il avait été recueilli par cette famille qui l’envoyait à l’école à Padum où, à 21 ans, il était en classe X, l’équivalent de la terminale. Régulièrement dans la journée nous entendions la maîtresse de maison l’appeler à travers champs “woooo Stanziiiiiiin”. Son truc à lui c’était de s’occuper du très vaste domaine de cette riche famille. Le soir, comme ce soir là, en aiguilleur hydrologique équipé d’une simple pelle, il faisait le tour du village pour réorienter le flux des canaux d’irrigation, en bouchant certains et en ouvrant d’autres. Il était heureux de nous avoir trouvé là et que nous l’accompagnions en démontrant un grand intérêt pour son travail. Quelle fut belle cette balade à la nuit tombante, simple, comme les questions que nous posait Stanzin. Simple mais au combien profonde : “Et vous, combien il y a d’arbres dans votre vallée ?”.

 

Scrambling 

Pour ne pas laisser mes jambes faiblardes nous rendre honteusement apathiques dans un village qui tout entier travaillait, pour ne pas laisser l’acédie nous accabler lorsque nous pensions aux Semeuses de joie que nous avons quitté plus tristes que jamais, nous avions décider d’aller explorer les montagnes de Karsha, suivre le filet d’eau de la rivière Lungtsi, remonter jusqu’à la source sans y croire mais pour conjurer le sort et faire que l’eau sur nos joues, trouvent enfin un delta.

Nous enjambames les rigoles bétonnées des canaux d’irrigations jusqu’à atteindre une succession de bassins naturels ruisselants les uns dans les autres. Nous y pataugeions têtes basses, à la recherche d’un éclat qui attirerait notre attention, d’un cailloux poli et multicolore qui rappellerait que la Terre est dure, abrupte, cassante mais, qu’avec le temps des minéraux, que les forces de la physique avaient d’abord opposés, se liaient, se lissaient, pour décupler leur beauté. Je trouvai un splendide galet gris dans lequel circulaient des arabesques vertes-jade, celui-là reviendra avec nous en France. Dans cet étroit canyon, la verdure n’apparaissait pas que dans les rochers, les végétaux y formaient une haie jusqu’à ce que, comme nous, ils soient arrêtés par des pans de montagnes raides et daleux sur lequel la pose des pieds sur les réglettes et gratons nécessitaient des chaussons d’escalade ajustés.

Trop risqué, il fallait rebrousser chemin pour grimper une pente sur laquelle de gros rochers de taille proportionnelle à nos chaussures feraient office d’escaliers. Mais ces escaliers étaient mouvant et risquaient de se dérober sous le poids de nos excès de momos* comme ce fut le cas le lendemain lorsque nous avons voulu atteindre le chörten le plus haut du monastère alors qu’un moine aussi souriant qu’insouciant nous avait naturellement indiqué le sentier qui y menait, extrêmement raide, délité, instable.

Tombant sur un ancien sentier nous le remontâmes jusqu’à ce qu’un chörten imposant nous incitant à une pause, à quelques instants de méditation et à la rencontre avec le passé minéral du Zanskar. Les épaisses ardoises qui le constituaient étaient teintées de rouille, comme la montagne en arrière plan. A sa base, la couleur des pierres de mani*, dénonçait leur provenance, étrangère à ce lieu. Leurs tons gris ne dénotait pas franchement avec la couleur du ciel, d’un gris Nord-Pas-De-Calais, qu’on imaginait pas pouvoir s’étendre de cette façon sur les pics du Zanskar. Sur ce plateau inhospitalier, seule la couleur de nos chapatis, et des jolies cailloux que nous avions dans les poches, apportaient un peu de chatoiement.

Notre hôtes nous en avait pétri pour le déjeuner et, pour les agrémenter,  nous avions acheté une conserve de fromage fondu dans l’échoppe d’un vieux marchand de Karsha. Ingurgiter une galette insipide tartinée de fromage industriel était un surprenant plaisir, pas même une pensée de notre fromagerie Croix-roussienne ne nous traversa l’esprit, l’essentiel était là, du gras salé, arôme-artificialisé.

Pour les jours trop pluvieux pour partir à l’aventure, nos hôtes, nous avaient également donné l’accès à leur cuisine, ce n’était là que convenance puisque les maisons restent ouvertes la plupart du temps à Karsha, même en l’absence de leurs habitants, la confiance semble y être reine. Lorsque Romain faisait cuire paquet de pâtes importé de Naples acheté au vendeur de conserves, un peu d’Italie s’invitait dans leurs fourneaux. Alors pendant quelques dizaines de minutes nous étions comme tous les jeunes voyageurs occidentaux, dans des destinations “normales” se servant d’une cuisine commune pour, sans aucune originalité, faire cuire des pâtes achetées dans une superette. D’un coup d’éponge, cette normalité s’effaçait lorsque nous devions faire la vaisselle dehors, à la source, cette source qui, entre les glaciers et le fleuve, avait à peine dégelée et réduisait douloureusement le calibre des vaisseaux de nos mains.

 

 Royaume zangla 

Notre chörten devait être de facture très ancienne, sa terre crue érodée accusait le nombre des années.Nous nous trouvions sur les hauteurs de l’Histoire zanskari, à l’apogée du royaume Zangla, qui fût indépendant de celui du Ladakh jusqu’à une époque que nous appelons le moyen-âge.

Un palais, une forteresse, un monastère ? Nous marchions sur les ruines d’un édifice dont personne ne pu nous préciser la fonction, encore moins l’histoire. Seuls quelques murs se dressaient encore, les autres s’étant transformés en un tapis de pierres sèches suspendu au dessus du village, flottant au dessus de la terre utilisée pour façonner le trésor que nous avions trouvé quelques mètres plus loin : un très ancien chörten*.

Notre trésor était moins son aspect physique que le déroulé des siècles dont il témoignait.

D’après des publications archéologiques il daterait de la seconde propagation du bouddhisme, entre le 10e et le 12e siècle et serait du type “kankani“ .

Creux, il abritait de bien vieux monsieurs, des bouddhas de glaises, sans visage, partiellement amputés de leur membres. Mais qui, après des siècles assis ici, faisaient encore preuve d’assez de souplesse pour se maintenir en tailleur.

Délicatement posé sur un rebord, un saint visage de terre offrait un regard de sagesse séculaire à ceux qui le découvraient en traversant le reliquaire. Un morceau de bras maintenait un menton fier. Heureusement que peu de touristes sortent des sentiers battus, ce statuaire en terre crue se serait sans doute retrouvé à grimacer en vitrine d’un collectionneur inculte, avec les dizaines de tablettes votives qui avaient été déposées là par les dévots, pèlerins, commerçants, voyageurs, de toutes générations.

Les siècles se rencontraient sans embarra au Zanskar, plus loin sur le sentier un bouquetin protohistorique broutait sur pétroglyphe, une merveille de l’art centre-asiatique coincée à tout jamais entre l’âge du bronze et celui du fer centre-asiatique.

Le Ladakh est d’une richesse culturelle qui ne se vend pas mais qui, à l’ère de l’anthropocène fait fructifier l’humilité, je me demande sur quels trésors tomberont les descendants des descendants de nos descendants.

 

Redescente par la nonerie

Les sommets enneigés s’estompaient de plus en plus dans les nuages opaques, le vent se lèvait et l’abri un étrange bloc solitaire n’était confortable que quelques minutes. Nous pressâmes alors le pas pour redescendre et tombâmes sur Chuchikshel, la nonnerie de Karsha, celle dans laquelle étudiait Tenzin Kalsang, l’attachante petite mathématicienne au crane rasé de Rigzin. Cette nonerie était un village dans un village, beaucoup moins imposant que Kumzum, le gompa* masculin. Des petites bâtisses recouvertes de chaux constituaient les habitations des moniales. La vue de l’une d’entre-elle particulièrement jolie stoppa notre progression, l’un des murs de cette maisonnette avait été construit dans le prolongement d’un bloc de roche, ce qui lui donnait un aspect troglodytique. Sous le charme, c’est alors qu’une vieille none apparu sous son chapeau pointu orange. Elle nous fit signe en nous lançant des “Julley*” en portant plusieurs fois sa main tendu jusqu’à son front. De cette façon touchante qu’avaient les nones de serrer la main, en la maintenant longuement dans le lotus que forment les paumes rassemblaient, elle nous faisait don de la pureté de sa gentillesse, un autre trésor du Zanskar, plus précieux que tous les autres et nous mena jusqu’au Dukhan pour assister à la puja. La puja était terminée mais la bénédiction ne s’arrêtait pas là. Nous tombâmes nez à nez avec Garskit, la cousine de notre ami Rigzin. La pauvre souffre de migraines mais ne laissait pas pour autant tomber son sourire et nous invita chez elle pour un thé et une part de tuktuk, un gâteau zanskari aussi appelé “omelet bread cake”. Romain le trouvait aussi sec que le sol zanskari. Nous tombons sous le charme de cette cellule colorée et fleurie et de l’échange notre hôte .

Les membres de la communauté monastique, particulièrement la communauté masculine était les principaux avec lesquels nous pouvions discuter, car ils étaient ceux qui avaient bénéficié des cours d’anglais de leur école, comme Dorjé que nous avons rencontré un après-midi sur le parvis du monastère.

Ce moine trentenaire était chargé de l’accueil des invités et visiteurs. C’est donc sous le poids de cette tâche qu’il nous proposa de le suivre dans les dédales sombres du gompa pour aller boire un thé. Nous grimpons des marches de géants pour accéder à la cuisine de ce très ancien édifice. Ses murs étaient noircis par la suie déposée par des siècles de cuisine au feu de bois. Une marmite géante trônait sur un chassi de terre, celui-ci ne reprendrait de l’activité qu’en hiver car en été le monastère peut être ravitaillé en bonbonnes de gaz. C’est donc sur la gazinière qu’il fit bouillir le lait de notre thé et l’eau des nouilles qu’ils nous proposa de déjeuner. Nous échangeâmes sur la famille, les études, la vie au monastère. Nous en profitames pour mettre au clair la confusion “lama” vs “guéshé”, Ainsi, un lama est une réincarnation, comme le lama Wangyal que nous avions rencontré quelques jours plus tôt. Un lama peut devenir un guéshé, c’est à dire un docteur en philosophie et, dans ce cas, enseigner dans les universités boudhistes comme il y en a beaucoup dans le sud de l’inde ou dans les monastères du Ladakh.

Dorje nous invita à repasser le lendemain pour la prière du matin où Gueshes et lamas seraient présents. Dans la cours du dukhan nous reconnaissames le lama en chef, successeur de lama Wangyal, celui-ci était venu à plusieurs reprises dans notre nonnerie à Tungri.

Là, avec trois autres moines d’un âge certain il prépara les torma, boules et sculptures de tsampa et de beurre qu’ils déposaient dans un récipient de cuivre finement martelé.

L’un des moines, affublé d’un bandeau à franges noires sur le front, y versa régulièrement de l’eau pour maintenir une consistance adaptée à la mixture sacrée. Tous psalmodient des mantras, sans discontinuer; jusqu’à ce qu’ils stoppent net et qu’on rebascule dans le quotidien laïc, qu’ils  se lèvent et s’en retournent dans leurs cellules. Enfin ils se levaient comme ils pouvaient. L’un d’entre eux, le plus âgé, portrait craché du moine vedette de Tintin au Tibet faisait de son mieux pour atteindre sa canne et ses chaussures. Chaque pas s’accompagnait de “oh oh oh” “ah ah ah”. Et mois de penser que le bouddhisme devrait être réformé pour permettre aux plus agés de s’assoir sur une chaise

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