J’irais au Spiti en suivant la trace des Kiang – 2

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Pour la première fois et à deux reprises, au deuxième jour de notre marche, nous allions passer des cols à plus de 5000m et dormir à cette même altitude.
Alors, les noeuds infinis qu’on trouve d’ordinaire sur les tentures tibétaines se retrouvaient dans nos entrailles, signes auspicieux d’une légère appréhension du mal aigu des montagnes bien que cela faisait plusieurs mois que nous n’étions pas descendus sous les 3500m.
L’environnement onirique dans lequel nous nous étions réveillés ce matin allait vite dénouer nos tracas.

Réveil
“Eau chaude”, prononcée “eau chaute”, était la sonnerie de notre réveil quand Dorje venait déposer dans l’alcôve de notre tente une casserole tiède permettant de nous débarbouiller. Si ce n’est le matin de notre avant-dernier jour de trek où nous nous sommes réveillés sans attendre le jour pour gravir le glacier Parang La, nous ne sortions de notre sac de couchage que lorsque les premiers rayons du soleil venait réchauffer la tente. Aléas des soirées himalayennes glaciales, nous nous réveillions parfois au Beau Milieu de la nuit pour une envie pressante déclenchée par l’abus de thé et de soupe, seuls moyens de nous réchauffer.
Le “Beau milieu de la nuit”, cette expression prenait tout son sens ici à “Chorten Sumdo” et chaque nuit sur la route du Spiti. Car la nuit Himalayenne, on ne voit qu’elle et son clinquant. Accroupis pour nos plus bas besoins, nous y étions lovés. La voie lactée nous enveloppait pour nous faire oublier le froid transperçant avant que les étoiles ne filent pour nous rappeler à notre sommeil.

Le sommeil nous le trouvions rapidement après nos journées de marche. Au creux de montagnes s’élançant vers la troposphère, les derniers rayons du soleil disparaissaient vite chapardant les dernières calories qui nous permettaient de nous tenir hors de nos duvets. Alors il fallait trouver le courage de désenfiler les multiples couches de nos vêtements : la polaire à poil long, la polaire à poil raz, les sous-pulls en onéreux poils de moutons ibériques, pour nous glisser dans le bonheur d’un sac de couchage au gonflant réconfortant. Je m’étais encombrée de multiples lectures : de théories bouddhistes à des récits d’aventures naturalistes comme “The Snow Leopard” de Peter Matthiessen, un must have pour tout trekeur Himalayen, mais le piquant de l’air glacial m’empêchait de sortir les mains du sac hormis emmitouflées dans des gants d’alpinisme. Tourner les pages devenait trop contraignant.
Nous nous momifiions donc jusqu’au retour du soleil, jusqu’au prochain besoin pressant ou jusqu’au bruissement des bêtes. Ce fut le cas cette première nuit. Sanju n’avait pas emmené notre caravane suffisamment loin du camp, alors insomniaque machine à brouter, elle est venue chercher la verdure autours de nos tentes, l’arrachant et la mastiquant à pleines dents à côté de nos oreilles qui avaient déjà été réveillées par le tintement de leurs clochettes.

Il fallut quelques jours à nos organismes pour s’habituer à ces conditions de sommeil à des altitudes supérieures à celle du Mont Blanc, conditions faisant que nos gorges, asséchées autant que le paysage et refroidies par les températures négatives brûlaient et réclamaient un grog doux et chaud.

Premier 5000 au pays des Pikas
“Rrrrrrrhhh”
Ce n’était bien sur pas Romain qui grognait, en rangeant consciencieusement le pique-nique que nous avait préparé Lobsang, il ne grogne jamais.
Mais alors que je m’en allais terminer le démontage de notre bivouac, ce “grognement caractéristique me fit lever la tête. Il était là, si proche, à nous signaler sa présence, ce kiang* qui nous avait accueilli la veille. Nous rappelant que dans son territoire nous devions nous faire aussi petits que les grains de sables baladés de vallée en vallée par les vents.
Nous faisions face à la sentinelle d’un troupeau qui paissait un peu plus loin sur la route du Kyamari La. Le premier de nos 5000+. Le premier de nos 6 cols à des altitudes qu’on imaginait prompts à terrasser de fatigue le malade des montagnes avec qui j’avais fait le pari (réfléchi) d’une grande marche. La première fois que nos organismes feront un effort durable avec moins 55% de l’oxygène qui les alimente habituellement .
Pour la peine, nous avions négocié une place sur le bât de nos chevaux pour emporter la bouteille d’oxygène avec laquelle le patron de Rigzin emmenait des alpinistes sur les glaciers Ladakhis. Elle ne nous sera finalement d’aucune utilité, nous avons préféré le repos ainsi que le Diamox* et son irrepressible envie de pissouiller nocturne.

Ce matin nous étions définitivement entrés par la grande porte dans le monde où les Hommes nomadisent pour survivre alors que les bêtes se jouent des paroies escarpées.
Nos pas seront lents vers le Kyamari La, une lenteur voulue pour notre santée mais aussi pour prendre le temps d’observer si, à chaque pierre que nous entendons glisser ne correspondait pas le bondissement d’un bouquetin Tibétain.

Leur pelage brun les camouflait aisément dans la caillasse mais le profil caractéristique de leurs cornes dévoilait à l’horizon leur présence. Urials, de bharals, d’argalis, ovidés au pied montagnard,  Rigzin avait l’oeil pour les repérer et la chienne qui nous avait adopté, le flair et l’endurance pour leur courir après.

L’environnement était assez immense pour que kiangs, urials, coqs des neiges tibétains (rien à voir avec la légendaire taupe des neiges Chamoniarde) et pikas viennent jeter un oeil sans crainte à l’étrange affublement synthétique des bipèdes alanguis que nous étions. Comme tous ceux de notre espèces qu’ils avaient pu croiser, nous nous dirigions vers les drapeaux multicolores qui délimitaient l’horizon attachés au crâne de, feu, leurs congénères.

Si l’atteinte du premier col fut sans encombre, le second de la journée lassa (et non Lhassa) davantage nos organismes. Peut être que la digestion du pique-nique en était la cause… ne jamais se goinfrer en montagne.

Notre rythme avait encore ralenti mais ce n’était pas, seulement, la beauté incroyable des paysages qui nous coupait le souffle. L’hypoxie ne nous faisait pas voir des éléphants roses mais des montagnes roses. Roses, violettes, parmes, oxydées, veinées de ravines claires.

Nos pas mous heurtant les rochers jaunâtres d’un sentiers zigue-zaguant vers le Mandalchan La ne voyaient pas le bout de ce qui, à une altitude alpine, aurait été une formalité à franchir. Sur cette pente désertique nos regards se posaient sur tout ce qu’ils trouvaient d’original : les thylacospermum caespitosum par exemple, plante tellement endémique et rare que personne ne s’est embêté à lui trouver un nom plus simple. Appelons là : “Mousse Jaunâtre Chelou” puisqu’elle ressemble à une mousse très dense, très compacte, qu’elle est d’un jaune qui semble avoir trop pris le soleil et qu’elle est vraiment bizarre.

Pour amener un peu de bonhomie à cet environnement, une haie d’honneur de marmottes bedonnantes nous attendait de l’autre côté du col.

Les petites grosses du Changtang

Arrivés au col il fallait marcher dans l’immensité jusqu’à apercevoir en contre-bas le bivouac installé par Dorje, Lobsang et Sanju. Alors, nous nous éloignions de paysages saturés pour rejoindre des plaines plus pastelles.

Le camp monté, un sobre thé à la menthe et un paysage à contempler seront nos compagnons pour le reste de la journée. Je rêvais d’une nuit à la belle étoile mais Rigzin, qui dort avec Dorje et Lobsang sous la toile mal isolée de la tente-cuisine, nous en dissuadera. Depuis le départ, il se réveillait chaque matin d’un sommeil pas vraiment réparateur, avec du givre sur son duvet, le contenu de sa gourde gelé.
Entre le froid, l’altitude et les chevaux, les nuits avaient déjà assez de raisons d’être mauvaise mais cette nuit là, outre l’angoisse de dormir à plus de 5000m sans avoir respecté le palier de 300m conseillé entre deux nuits, les kiang se sont ajoutés au triptyque infernal. En pleine nuit, branle-bas de combat, Sanju, Rigzin et les solidaires Dorje et Lobsang ont dû se lever pour faire fuir les kiangs qui attaquaient nos chevaux, bataille des civilisations équines à 5000m sur le théâtre du Changtang.

Un commentaire pour “J’irais au Spiti en suivant la trace des Kiang – 2

  1. on imagine sans peine la difficulté de ce treck : manque d’oxygène, animaux qui défendent leur territoire d’autres « animaux » à 2 ou 4 pattes …….

    je me doutais bien que Romain ne grognait jamais ………..

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